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Des écoles première classe

DS Magazine
Juin 2002

Revenus du système scolaire républicain, ils ont inventé de nouvelles façons d'enseigner où le jardinage vaut bien les maths. Quand ces directeurs parlent de l'épanouissement de leurs élèves, les parents boivent du petit lait.

Enfer et damnation, voilà la carte scolaire qui fait son grand retour dans la vie de Danièle, mère de famille aimante et épanouie mais un brin angoissée. Elle va devoir s'y résigner: en septembre prochain, son fils quitte une école privée, laïque et «absolument for-mida-ble» pour intégrer un collège public, imposé et, comment dire, plus conventionnel. En résumé, finies les années de félicité pédagogique, finis les enseignants à l'écoute, finie la parenthèse enchantée de l'école innovante.

La fugue de Danielle hors des sentiers de l'Ecole de la République a commencé il y a neuf ans, dès les premiers pas de sa fille aînée en maternelle, dans une classe traditionnelle. «Elle n'y est pas resté plus de trois jours. C'était une catastrophe. Le premier jour, la maîtresse donnait déjà des punitions.» Danièle se souvient alors de cette petite école privée du XI' arrondissement de Paris, en face de la clinique des Bluets où elle a accouché. «J'étais en admiration devant les classes. Tout était mignon, calme, bien organisé. J'y ai inscrit Sara. Ça a été un soulagement. » L'école en question, qui n'accueille les enfants que jusqu'au CM2, met en pratique la méthode Montessori, du nom d'une pédagogue italienne. D'autres principes éducatifs, tels que Freinet, Steiner, Decroly, ont eux aussi fait leur apparition au cours du Xxe siècle, promus aujourd'hui dans toute la France par des associations et des écoles «différentes» ou «à part». A côté de cette mouvance, d'autres établissements, qui ne se considèrent pas comme des écoles de pédagogues, offrent également une alternative à l'enseignement plus traditionnel. C'est le cas de l'école Alsacienne à Paris ou de l'Ecole Active Bilingue à Paris et à Lille. Autant de possibilités, intéressantes mais onéreuses, qui s'offrent aux parents peu satisfaits par le fonctionnement du mammouth et réfractaires à l'enseignement religieux.

Ces différents courants partagent une philosophie commune : les enfants ne sont pas des oies qu'il suffirait de gaver. Autrement dit, ils misent sur un suivi personnalisé des élèves, la valorisation de leurs aptitudes, l'adaptation à leur rythme, l'apprentissage des fondamentaux à travers l'observation et l'expérimentation. Et, très souvent, une totale absence de notation. «Tout passe par le corps, le sensoriel, le ludique, explique Marie Kirchner, directrice de l'école Montessori Le petit d'Homme, à Paris. Jamais on ne mettra un élève en situation d'humiliation. Si un enfant est à la traîne, on ne gronde pas, on essaie de comprendre pourquoi. Chez nous, il n'y a pas de notes, pas de classement, pas d'esprit de compétition. Un enfant ne dit jamais à un autre : "Tu es nul" lls s'en fichent. Nous avons dans une même classe un enfant surdoué en avance et un enfant en difficulté qui a deux ans de retard. Ici, ils vivent ensemble. Ailleurs, ils seraient dans des institutions spécialisées.

Catherine enseigne dans une école primaire publique de ]uvisy-sur-Orge (91) et applique dans sa classe la méthode Freinet. «Avant, ce que je faisais ne me convenait pas, se souvient l'enseignante. Quand les enfants avaient effectué un travail, on mettait une note et on passait à autre chose. En fait, j'entérinais une série d'échecs successifs. Aujourd'hui, nous travaillons par petits groupes, les enfants ne font pas tous la même chose en même temps, mon temps de parole est plus réduit que celui de mes collègues.» A l'Ecole Active Bilingue, c'est aussi l'attention accordée à chaque élève qui est mise en avant. «Notre spécificité, c'est plus que du bilinguisme, assure Anne Martin, directrice du développement. Pour chaque enfant, il va y avoir une écoute particulière, une équipe différente. Nous travaillons par groupes de niveaux plus que par classes. Et puis, pour nous, un enfant est un tout, il n'est pas qu'un ensemble de résultats scolaires.»

Les adeptes d'une pédagogie différente assurent tous que Jack Lang et Georges Sharpak, avec leur méthode de «la main à la pâte » - soit un enseignement moins abstrait et plus axé sur le réel - annoncée dernièrement avec fanfares et trompettes, n'ont «pas inventé l'eau chaude». «Cela fait longtemps que nous appliquons ces principes, assure Jacques Dallé, président de la fédération des écoles Steiner-Waldorf. On fait d'abord sentir les choses aux élèves et ensuite on passe par l'intellect. L'aspect ludique est préservé.» La méthode est valable pour les petits du primaire comme pour les grands du lycée. Une semaine avant le bac de français, une classe de première de l'école Perceval de Chatou s'est ainsi payé le luxe de partir en voyage à Rome. «Là-bas, on a lu Phèdre dans les ruines, raconte Anne Leclerc-Vallette, professeur d'anglais, adepte de la pédagogie Steiner. C'était certainement plus efficace que de gaver les élèves jusqu'à l'examen.» Pierre de Panafieu, directeur de l'Ecole Alsacienne, rappelle que c'est tout de même dans son établissement que fut créée, en 1874, la fameuse «leçon de choses» qui mettait en avant l'observation et l'expérimentation, et fut donc, en quelque sorte, l'illustre ancêtre de «la main à la pâte».

Pas étonnant que ces école qui se targuent de considérer l'enfant dans sa globalité, misent aussi sur les activités artistiques et manuelles - A l'école Decroly de Saint-Mandé, les élèves participent à des ateliers cuisine, jardinage, photo, maquette... A l'Ecole Alsacienne, on n'a jamais abandonné les classes de nature et les voyages d'étude. A l'école Steiner de Chatou, «il n'est pas plus important d'être bon en français et en maths qu'en atelier cuivre ou bois», assure Anne Leclerc-Vallette. Et si ses élèves manient la souris informatique avec dextérité, ils n'en suivent pas moins des cours de calligraphie.

Aux yeux des parents, le grand point fort de ces établissements réside aussi dans leur volonté de considérer les géniteurs de leurs élèves comme des partenaires à part entière. « Nous faisons partie du conseil d'administration de l'école, apprécie Renaud qui a deux enfants à l'école expérimentale Decroly de Saint-Mandé. Nous assistons à de nombreuses réunions et nous pouvons rencontrer les enseignants quand nous le souhaitons. » «Ici, nous savons ce que nos enfants font, renchérit Danièle au sujet de l'école Montessori du XIe arrondissement de Paris. On peut rester un peu dans les classes le matin ; ce n'est pas comme dans le public où il faut faire le forcing pour entrer et avoir des explications.»

Et puis, bien sûr, indéniable qualité, ces lieux «à part» constituent de petits îlots plutôt préservés à l'heure où la violence s'invite à l'école. «On n'est pas tout à fait exempts des questions de violence, reconnaît Jacques Dallé, mais on fait tout pour la prévenir. Le professeur serre la main de chaque élève en entrant dans la classe. Ça a une vertu : sentir l'élève, tandis que celui-ci prend conscience de la citoyenneté. Cela devient une habitude civique spontanée.» Catherine, qui applique la méthode Freinet dans sa classe de CM -CM1, s'occupe des élèves difficiles que ses collègues ont du mal à gérer. «La dernière fois que j'ai eu une inspection, on a trouvé mes élèves exceptionnellement matures d'un point de vue social.»

Evidemment, tant de bonheur d'apprendre, de sécurité, de respect, a un coût. La plupart de ces écoles sont privées et entraînent des frais de scolarité de 152 à 304 € par mois, plus les frais de cantine. Corollaire logique, ces établissements ignorent en général tout de la mixité sociale. «Un jour, une maman africaine est rentrée avec son petit qu'elle portait dans son dos, raconte Marie Kirchner, de l'école Montessori. Elle m'a dit que de l'extérieur, notre école avait l'air formidable, propre, gaie. ]e n'ai pas eu le courage de lui dire combien ça coûtait. ]'aimerais pouvoir accueillir des populations plus modestes. Mais il faut faire fonctionner l'école.» Carmen, dont l'enfant fréquente l'école de Marie Kirchner, a conscience de cautionner un système éducatif à deux vitesses. «Mais je ne veux pas sacrifier mon fils sur l'autel de beaux idéaux politiques, arguet-elle. Ce n'est pas à nous de changer le monde. La réforme doit venir d'ailleurs. » En attendant qu'elle vienne, certains parents n'hésitent pas à réduire leur budget vacances, loisirs et sorties pour offrir à leur enfant une école sûre et innovante. «Nous voyons de plus en plus de familles assez modestes consentir d'énormes sacrifices pour mettre leur progéniture chez nous parce que c'est vraiment cette école et cette pédagogie qu'ils veulent», affirme Anne Martin, de l'Ecole Active Bilingue. Les autres, ceux qui n'ont de toute façon rien à sacrifier, doivent se contenter de ce qu'on leur laisse: une école publique de qualité, certes, mais qui n'a ni les moyens ni l'ambition de contribuer à l'épanouissement personnel et scolaire de chaque élève, fils d'ingénieur ou «sauvageon» des cités.
Gaelle Guernalec



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