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Ecole d'Avignon
Le XXe siècle a été marqué par une série d’échecs, et a été un des moments les plus cruels de l’histoire de l’humanité, avec ses génocides, ses guerres et ses crimes. Pourtant c’est arrivé à un moment où nous avions les moyens de créer un monde meilleur. Quand Steiner a fondé son mouvement éducatif, c’était encore à un moment positif dans le siècle, avant la Première Guerre Mondiale. Ellen Kay éducatrice suédoise réformiste, avait dit que lorsque nous serons capables d’apprécier la nature de l’enfant et de voir le monde comme lui, alors nous vivrons dans un monde paisible ; elle avait prédit que le XXe siècle serait celui de l’enfance comme le XIXe avait été celui de l’émancipation de la femme. Mais elle a eu tort et c’est vraiment triste. Il y avait un optimisme extraordinaire en ce début de siècle. Dans les livres d’histoire de cette époque, on voit cette progression attendue, de marche en marche vers le Nirvana ; on trouve des phrases qui annoncent la fin du chômage, la fin des guerres, la fin de la misère : « car maintenant nous savons, et, jamais plus nous ne reviendrons en arrière… » . Mais l’histoire nous a montré que ce n’était qu’une illusion. Les hommes ont des faiblesses, des fragilités qui d’une certaine manière détruisent nos idéaux et engendrent le cynisme dans les débats sur l’éducation. Un des tableaux le plus significatif du XXe siècle fut celui du Norvégien Edward Munch : « Le Cri ». Visage blanc squelettique, yeux caverneux, vides, avec en arrière-plan le ciel noir et rouge sang qui se reflète dans le fjord d’Oslo. Le peintre est situé en hauteur, à coté de l’hôpital psychiatrique d’Oslo. Cette peinture vide d’espoir, vide d’un futur meilleur nous parle très fortement. La psychose, la mélancolie, la dépression montrent l’antagonisme sexuel, l’impossibilité des hommes et des femmes à vivre ensemble, la jalousie, l’envie. Ce sont toutes les facettes sombres de l’âme qui ressortent dans ce tableau. Munch lui-même était très instable, devint malade et fut hospitalisé. Il appelait ses œuvres ses enfants, et dès qu’il en vendait une, il était si déprimé qu’il la refaisait afin de l’avoir toujours près de lui. Jusqu’à sa mort il a vécu entouré de ses œuvres. Il disait que ses peintures n’étaient jamais terminées, qu’il y avait toujours plus à faire pour les changer, les métamorphoser. Son art n’était jamais complet, il ne pouvait jamais dire : « Là, ça y est, j’ai fini !… » C’est la même chose pour les écoles Waldorf, ce n’est jamais fini et cela ne le sera jamais. Nous contribuons tous, à notre niveau, avec nos possibilités, à faire évoluer le système. Mais nous devons tous accepter qu’un jour, notre contribution individuelle puisse faire place à celle d’autres personnes, voulant aussi participer à l’évolution de l’école. Chaque professeur sait que chaque nouvel enfant influence la classe différemment, et c’est vrai aussi au sein de l’école : chaque nouvelle famille a une influence spécifique. Il est important de garder cette fluidité dans l’école, car l’école est un organisme vivant et pas seulement une structure matérielle. Nous sommes l’école, qui fait partie de la structure sociale. L’école est l’état de nos relations rendues visibles. Notre manière d’être avec les enfants, voilà notre programme scolaire. Notre manière d’être ensemble devient la manière dont nous gérons l’école. Cela est plus visible dans les écoles Steiner que dans les autres écoles. Et c’est pour cela que c’est difficile. Bien sûr les écoles publiques changent et évoluent, mais c’est au sein d’une structure très établie et très traditionnelle, fruit de la mentalité du XIXe siècle. Comme l’a dit en substance le ministre de l’éducation : « Notre système éducatif, issu du XIXe siècle, a crée des écoles qui sont des usines pour enfants et nous acceptons ça ! Quant aux universités, leur système est issu du moyen-âge. Et c’est ainsi, avec ce vieux système que nous éduquons, formons, contrôlons nos enfants. Non, nous devons. Nous devons être créatifs et prendre des risques. Les enfants du XXIe siècle le demandent. Mais comment peut-on faire avec une structure aussi énorme ? Et avec autant d’interlocuteurs intéressés ? … » Et il n’est pas le seule à parler de cette manière. J’ai entendu cette remarque plus d’une fois dans le milieu de l’éducation. C’est pourquoi, le débat « Où allons-nous ? » est aussi en France… Le titre du « Libération » d’hier : « La tentation d’être réactionnaire», est un symptôme de ce débat. Il est vrai qu’à chaque fois que l’humanité est confrontée à un changement, une transformation, elle a tendance à revenir en arrière vers ce qu’elle connaît, par sécurité. Les grands dictateurs du XXe ont joué sur ça, revenir au passé. Et ces questions sur l’éducation émergent car nous sommes plus individualistes, nous avons des questions, des points de vue qui sont uniques à chacun, mais dont nous attendons quand même qu’ils soient reflétés dans la société. Les anciennes structures de l’église, famille, communauté sont de plus en plus fragmentées Tous les pays ne vont pas au même rythme. En Angleterre cela s’est fait très vite, et cette transformation a amené beaucoup d’incertitudes et de doutes… Pourtant nous avons la possibilité de donner à nos enfants les outils pour pouvoir vivre et faire face à ce monde en évolution. Ce n’est pas quelque chose que nous puissions enseigner, tout ce que nous pouvons faire est de leur montrer la manière dont nous vivons dans cette société. Steiner revient toujours à cette notion dans ses conférences : peu importe le programme, dit-il, ce dont nous avons besoin, c’est d’élèves et de professeurs, et tout est dans cet échange relationnel. Il dit aussi qu’il faut développer une éthique individuelle : ce quelque chose intérieur qui nous dit comment agir; où les valeurs viennent de l’intérieur et non pas toujours de l’extérieur (tu feras, tu ne feras pas), afin de sentir l’évolution de l’âme qui nous touche tous, que nous en soyons conscients ou pas, que nous soyons d’un pays ou d’un autre. L’éducation est devenue un thème si important en politique : Que sera le futur et comment prépare-t-on les enfants ? Le savoir d’autrefois ne peut nous aider à répondre, mais nous avons la chance d’être au sein de la pédagogie Steiner qui, par sa souplesse, nous permet de créer l’école tous les jours. La manière avec laquelle les enseignants et les élèves viennent à l’école, crée l’enseignement. Car nous y amenons notre histoire, notre personnalité, nos humeurs et nos pensées ; chaque jour est différent car nous sommes des êtres humains. Comment intégrer ces données quotidiennement dans l’apprentissage du jour ? C’est à partir de l’observation des élèves et de leur évolution que l’on fera l’enseignement. C’est cela qui aura un effet profond sur l’enfant. L’éducation, ce n’est pas des longues leçons, des longues journées, mais c’est l’instant, où l’on peut tout apprendre comme le bébé qui découvre et absorbe tout. On a tous fait l’expérience de cet instant qui change tout : Quelque chose que l’on lit, que l’on voit, que l’on entend, et c’est la transformation. C’est pourquoi, il faut apprendre à apprendre : l’apprentissage de toute une vie. Car ce n’est pas le savoir qui est important, mais la relation que l’on a avec lui. Aller dans la vie avec ce réflexe-là est le but recherché. Steiner a dit «ce qui prime, c’est l’éducation de soi, et bien que d’autres puissent y contribuer, ce qui compte vraiment c’est ce que nous sommes ». Mais le danger de cette absence de structure est que cela peut devenir informe. Et pour être appelée école, il faut une structure, qui va clarifier le tout, de manière à ce que l’on ne tombe pas dans le chaos individualiste. En 1996, l’Unesco avait demandé à Jacques Delors de faire un rapport sur l’éducation : « Connaître le trésor intérieur » - quel titre magnifique -: l’importance du rôle du professeur comme agent de changement qui promeut la tolérance et la compréhension, n’a jamais été aussi évident qu’aujourd’hui, et va certainement le devenir encore plus au XXIe siècle. Le professeur comme « agent de changement », ça n’existait pas dans le vocabulaire il y a quelques années, il était plus un garant de la tradition. Son rôle était de prendre la culture ambiante et de la transmettre aux enfants d’où qu’ils soient. Maintenant on parle d’accompagnement dans le changement, oui, mais vers où ? … <<Le changement de l’étroit nationalisme à l’universalisme, du préjudice culturel vers la tolérance, la compréhension, de l’autocratie vers la démocratie, d’un monde divisé où la haute technologie est un privilège, à un monde unifié où elle serait de masse place d’énormes responsabilités sur le professeur qui forme le caractère de la nouvelle génération. >> Je crois que l’on peut dire que c’est un but magnifique, et qu’il n’incombe pas seulement aux professeurs de le réaliser, mais à toute la communauté - parents et professeurs. Sans ces structures qui tiennent les enfants, les demandes de ces derniers arrivent directement aux parents qui souvent ne savent plus comment répondre. C’est alors qu’ils se sentent seuls, incapables et coupables de ne pas savoir. On a donc dû repenser l’école, et devant la démission des parents, l’ouvrir à d’autres fonctions. On peut voir parfois les jeunes mères ou pères avec leurs bébés, être pris en charge. L’école s’occupera alors de nutrition, de valeurs, de morales… C’était un idéal pour Steiner en 1920, que les parents interviennent plus, afin que les adultes puissent aussi apprendre, car la tâche des professeurs était déjà énorme. Nous devons maintenant travailler au développement d’un partenariat au sein de l’école, de manière à ce que les parents grandissent aussi, et ce pour le bien de l’enfant. Clarifier comment les gens interviennent, comment les décisions sont prises est primordial, si l’on ne veut pas s’exposer au risque d’être constamment en conflit. On doit pouvoir créer une structure qui respire, qui n’enferme pas et où l’on peut Etre (parents-enfants-professeurs), où tout le monde est écouté et où les initiatives et enthousiasmes sont respectés. Et c’est difficile, car lorsque l’on crée une institution, on inclut comme on exclut. Steiner a dit : « Quand on construit quelque chose on doit aussi apprendre à le détruire ». Accepter que l’on fasse des contributions qui sont destinées à être remplacées un jour, est très important. Car tout est transitoire. Les professeurs dans les écoles Steiner ont un sujet favori : « La Grèce Ancienne », c’est tellement captivant. Si on regarde un temple grec, les colonnes représentent les êtres humains, basées sur la terre sacrée, et au-dessus est le triangle « le Royaume des Dieux ». Ils ont construit des temples qui respirent, comme le Panthéon qui n’a pas une seule ligne droite. La base des fondations est une sphère. Imaginons un morceau de tissu attaché aux coins, et dans lequel vous soufflez de l’air en dessous, le dessus alors bombé représenterait exactement le sol du temple. Au Panthéon, cette sphère qui forme la base fait dix kilomètres de diamètre ! Tous les piliers sont légèrement courbés vers l’intérieur et si on suivait la ligne qu’ils représentent, ils se rencontreraient à deux kilomètres de hauteur en un point particulier. Chaque pierre a dû être sculptée spécialement dans ce but. Uniques mais faisant partie du tout. Comme chacun d’entre nous au sein de l’école. Pourquoi donc tant de tracas alors que l’on ne voit pas tous ces petits détails ? Simplement parce que le monument respire et semble être vivant. Pour les Grecs, c’était important car le temple représente le corps des dieux. Ils sentaient les dieux vivants et dans toutes les forces autour d’eux, et en construisant un magnifique corps pour ces dieux, ils viendraient y habiter de la même manière que nos âmes habitent nos corps magnifiques. C’est pourquoi ces monuments nous touchent encore, et pourquoi ils ont été tant copiés dans l’histoire de l’architecture. Aucun temple ne ressemble à un autre, car chacun est relié à la géologie, aux montagnes, au ciel, aux arbres, aux astres, à la mer, aux rivières. Ils sont ainsi des modèles merveilleux pour les écoles Waldorf. Quand une école commence, ce sont les parents qui la veulent pour leurs enfants. Ils y travaillent dur, investissent temps et argent, cherchent et emploient les professeurs et enfin réussissent à démarrer. Cette phase pionnière dure de cinq à sept ans. Ensuite de nouveaux professeurs arrivent avec leur expérience, leur nombre grandit et de là naît un déséquilibre. Et c’est très douloureux pour les parents d’une nouvelle école, car ils se sentent rejetés, mis à l’écart devant ce mur qu’est le collège des professeurs. La confiance disparaît, les professeurs, de leur côté, trouvent que les parents deviennent de plus en plus exigeants et pointilleux… Ce n’est pas une caricature, c’est ce qui se passe réellement.. Le défi est donc de trouver l’équilibre pour que les enfants sentent l’harmonie dans l’école. Il faut reconnaître que chaque groupe est d’égale importance, que chacun d’entre eux a ses propres lois, sa propre intégrité et sa propre identité. Steiner a parlé de cela, lorsqu’il a développé son idée de répartition sociale avec ses idéaux d’égalité, de liberté et de fraternité, qui sont l’essence même de l’humanité. Mais cela a parfois mal été interprété au sein de l’école. Il faut que le professeur soit libre de lire les signaux donnés par la classe chaque matin afin de s’en inspirer dans son enseignement. Il doit avoir préparer son programme tout en était en mesure de répondre aux besoins immédiats de la classe. Chaque professeur doit se demander : pourquoi j’enseigne cela aux enfants ? « Parce que c’est dans le programme… », « Parce que Steiner l’a dit… » ou « Parce que j’en ai l’habitude… », ce ne sont pas des réponses. La réponse doit venir de la relation avec l’enfant, et donc, de cette liberté. Mais attention, cette liberté peut devenir exclusive et dogmatique car dans les écoles Waldorf, les professeurs sont aussi humains ! Alors, avec la liberté, vient la responsabilité d’expliquer. Quand un parent vient demander quelque-chose, on devrait dire « merci d’avoir posé cette question ! » car peut-être que l’on ne sait pas véritablement y répondre, mais au moins cela nous permettra de chercher la réponse. J’ai fait quelque chose inconsciemment et par cette question, vous m’obligez à revoir mes actions, ainsi j’apprendrai mieux la pédagogie et je gagnerai en compréhension sur ma manière de faire, et deviendrai ainsi meilleur professeur. Je pense que chaque parent vient avec ses talents, ses dons à l’école Waldorf et beaucoup d’entre eux veulent contribuer au sein de l’école, pour l’améliorer. Il est donc nécessaire que tous les parents se joignent afin qu’ils aient plus de force, qu’ils créent un corps de parents… C’est ainsi que la fraternité apparaît, on est comme des frères et sœurs adultes. C’est une erreur de croire que les écoles Steiner sont gérées simplement par les professeurs car beaucoup de parents ont d’autres compétences que les professeurs. Certains parents arrivent à l’école avec tellement d’idées et d’envies, qu’ils essaient d’imposer leurs visions de l’école. Ils disent « je vais vous montrer comment faire », changent tout ce qui était mis en place et disparaissent un an plus tard. Ce n’est pas vraiment de la fraternité. Il faut trouver un juste milieu où les forces s’équilibrent. C’est au sein de l’administration (qui signifie « prendre soin »), où les décisions sont prises, que l’on se demande pourquoi et comment nous faisons les choses. C’est là que nous devons respecter les qualités de l’autre. Mais c’est presque impossible, car ce qu’on rencontre le plus souvent, c’est l’opposition, d’un coté ou d’un autre, qui vient de malentendus, de problèmes personnels, des affinités de chacun. Ce que l’on peut essayer de faire, c’est considérer tous ces facteurs comme faisant partie du processus d’apprentissage. On regarde ces difficultés comme étant les miroirs de nos propres problèmes (et Steiner dit cela très clairement dans son livre « l’Initiation »), plutôt que comme des aléas extérieurs. On évite ainsi la fragmentation de la communauté. Et c’est alors que l’on peut travailler ensemble en gardant toujours à l’esprit que c’est l’enfant qui nous a tous réunis et qu’il doit rester au centre de nos préoccupations. C’est le cadeau que les enfants nous donnent. Celui que nous leur donnons est l’éducation, les soins, l’amour et la connaissance. Ce qu’ils apprennent à la maison, ils l’amènent à l’école et vice-versa. Les enfants créent nos connections et leur question est : qu’en faites-vous, de ces relations ? Les enfants, toujours, absorbent la manière dont nous sommes les uns envers les autres et c’est ainsi qu’ils créent intérieurement leur propre manière d’être avec le monde. Les enfants nous pardonnent beaucoup de choses et n’espèrent pas forcément le succès. Mais ils attendent que l’on essaie. Ce que l’on se rappelle de notre scolarité, ce n’est pas le contenu mais le professeur qui nous l’a enseigné. Certains nous ont fait une impression très profonde et très marquante et si on est chanceux, on a au moins eu une personne qui a été primordiale et pour laquelle, nous serons toujours reconnaissants. Il nous faut donc être conscients de notre manière d’être, entre nous et avec les enfants. Steiner en 1923 : « On croit que les améliorations dépendent du système institutionnel alors que c’est le facteur le moins déterminant du développement social. Vous pouvez créer toutes les institutions politiques que vous voulez, la valeur de ces systèmes dépendra toujours des qualités des personnes qui y travaillent et qui les gèrent. Pour ceux qui exercent une responsabilité et une influence générale, le plus important est l’amour de ce qu’ils font et l’intérêt de ce que font les autres. » <<Il répète que vous ne serez pas de bons professeurs si vous n’avez pas d’intérêts dans le monde car, il ne faut pas créer une école artificielle, coupée du monde où il y a beaucoup d’injustice et de cruauté. Il est très difficile de travailler ensemble à cause de ces forces négatives qui toujours nous séparent, qui créent des guerres, des incompréhensions et c’est en faisant appel à notre droiture morale et spirituelle, que nous y arriverons.>>
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