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Le savoir tout seul est nu. Et impuissant


Journal des Instituteurs (JDI) n° 6
Février 2001

Pour Nancy Huston, auteur de plusieurs romans (La virevolte, Instruments des ténèbres, L'empreinte de l'ange, Prodige), désir et passion riment avec savoir et transmission. Elle se souvient des rencontres "'étincelantes" qui ont ponctué sa scolarité autant que des années maigres...

L'histoire de ma scolarité ressemble à un patchwork : ma sixième année, je l'ai passée dans quatre institutions différentes, deux classes (j'ai sauté le CP) et deux pays (l'Allemagne et le Canada). Ensuite, j'ai connu tous les systèmes : le privé, le public, l'esprit soixante-huitard, les mentalités américaine et latine, les petites et les grosses structures scolaires et universitaires, ... Mais, dans ce chaos, je repère une constante; à chaque fois que j'ai appris quelque chose, c'est parce que j'avais en face de moi une personnalité forte (lui savait communiquer sa passion.

Le savoir tout seul est nu. Et impuissant. Oui, mon éducation a été marquée du sceau du désir et de l'érotisme. Cela a commencé en Allemagne, où mon père m'avait, emmenée pour rejoindre sa nouvelle femme. Je me suis retrouvée clans une école de village constituée d'une classe unique à six niveaux. L'instituteur était exceptionnel et je lui ai proposé de l'épouser quand je serais plus grande. En trois mois, j'ai appris l'allemand. Ensuite, il y a eu les années maigres. Bien sûr, j'étais du genre exemplaire, très scolaire, très clans le rang. Les résultats étaient là, mais sans joies ni interlocuteurs véritables. Des contenus de cours que rien ni personne ne portaient, des camarades jaloux de mes notes, une grande solitude et le sentiment d'être en marge, Bref, la dépersonnalisation, côté enseignant autant que côté élève, Heureusement, j'avais la lecture. Sur le chemin de l'école, je ne jouais pas, je lisais. A 12 ans, j'ai écrit un poème que j'ai livré à mon professeur. Dans la semaine, j'étais convoquée par le directeur. Je n'avais pas le droit d'écrire des textes et de m'en satisfaire. Lui s'y essayait depuis des années, sans y parvenir. Mon texte était nul, bon à jeter à la poubelle, Cet homme a réussi à me couper de mon désir d'écrire pour plusieurs années. Et je suis rentrée dans le rang.

Heureusement, 68 est arrivé. Faisant sauter les verrous, libérant les initiatives et remettant les personnes au centre de l'approche pédagogique. Mon père enseignait alors dans une école "anthroposophe" du New Hampshire, aujourd'hui considérée comme sectaire. J'avais 15 ans. Et le monde s'est ouvert à moi. Ce fut ma chance, celle qui a ouvert la voie à toutes les autres.

Ateliers d'écriture, ateliers théâtre, apprentissage de la langue française (le cours s'intitulait "French for love" !) par la découverte de l'art culinaire, par la rencontre de ses auteurs (Sartre, Camus…) et de ses chanteurs (Brel, Piaf...). Tout à coup, j'existais et j'explosais, Des personnes s'adressaient à moi personnellement, ne cherchant ni à gommer ma personnalité ni à usurper de leur pouvoir en me réduisant à mes notes. Et, pour la première fois, je me faisais des camarades. Ensuite, tout est allé à l'avenant. J'étais remise en confiance, reconnue par mes pairs, et me donnais enfin le droit d'être qui j'étais. Ou qui je voulais devenir. Insatiable et toujours insatisfaite Ce qui prête d'ailleurs à sourire quand je me:souviens du sujet de l'examen sur lequel j'ai planché pendant quatre heures pour intégrer la Faculté d'anglais: "La maturité consiste en l'acceptation de ses limites." Je serais bien curieuse de savoir ce que j'ai écrit pour obtenir la note maximale !"
Propos recueillis par Laurence Bernabeu


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